« Couples bi-actifs : l’impératif du ménage à trois. »

Une étude publiée par HEC au féminin en 2014 montrait que, pour la première fois, les filles de la promo 2008 étaient aussi nombreuses que les garçons à vouloir faire passer leur vie professionnelle avant tout. Mais surprise, que les garçons étaient aussi pour la première fois plus nombreux qu’elles à ne pas vouloir sacrifier leur vie familiale à leur vie professionnelle !
Ces chiffres annoncent de vrais changements sur le front de l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. Ils révèlent en effet que deux leviers importants sont en train de s’activer : l’envie de réussir des jeunes femmes et l’envie d’équilibre des jeunes hommes. Alors que la bi-activité devient la norme, les couples de jeunes cadres vont devoir inventer la bi-disponibilité, dans la vie professionnelle comme dans la vie privée. Elle impose de faire émerger un troisième acteur dans la réflexion : le couple.

Nous n’avons certainement pas, collectivement, assez mesuré à quel point la bi-activité dans les couples est désormais devenue la norme, et à quel point elle constitue une révolution : en une génération, soit entre 1990 et 2015, nous sommes passés de 60% de couples bi-actifs à près de 80% en région parisienne. Le taux d’activité des femmes détenant un diplôme supérieur à Bac + 2 était en 2012 supérieur à 90%. La part des femmes dans la population active tangente désormais les 50%. Cette évolution touche la France mais aussi toute l’Europe : au Danemark, par exemple, 66% des mères étaient au foyer en 1965 contre 3% d’entre-elles 30 ans plus tard.

Cette évolution quantitative est aussi sociale : ce sont les femmes de la classe moyenne et de la bourgeoisie qui, ces 20 dernières années, sont massivement entrées sur le marché du travail : elles représentent aujourd’hui 40% des cadres et professions intellectuelles supérieures. Situation radicalement nouvelle : ce n’est que depuis le début du XXI siècle qu’on peut dire que la plupart des couples, quels que soient les milieux, travaillent, et qu’ils travaillent en majorité comme salariés au sein d’organisations externes à la famille.

Les contraintes réelles ou psychologiques liées au statut cadre (forfait jours, disponibilité, responsabilité) pèsent aujourd’hui tout autant sur les hommes et les femmes. Pourtant, nonobstant l’étude publiée par HEC au féminin, les responsabilités familiales demeurent encore prioritairement assumées par les femmes : on peut considérer que si les femmes des classes moyennes et supérieures sont massivement entrées dans le monde professionnel des hommes, le mouvement inverse n’a pas encore été mené dans les mêmes proportions. À certains égard, cela amènerait à considérer, comme le fait Chantal Delsol *(1), que les hommes vivent parfois encore au XIX siècle quand leurs compagnes vivent déjà au XXIème…

D’où de vraies difficultés pour les couples de cadres bi-actifs à réussir une articulation satisfaisante entre vie professionnelle et vie privée. Cette asymétrie nuit non seulement au bien être au travail mais aussi au bien-être domestique, de multiples tensions mettant les couples à l’épreuve. Le cadre familial n’est plus le « havre de paix dans un monde cruel », le « refuge à l’abri du monde hyper-compétitif et souvent brutal du commerce et de l’industrie » *(2) mais un enjeu complexe d’organisation et de répartition des responsabilités au sein des couples bi-actifs. Cette donnée contribue d’ailleurs probablement à éclairer l’explosion du nombre de divorces notamment en milieu urbain (de 25 à 45% en 25 ans).

Sous cet éclairage, la question récurrente de l’accès des femmes aux différents niveaux de pouvoir prend une nouvelle tournure : il ne s’agit plus tant de se demander « comment faire pour que les femmes cadres réussissent comme les hommes cadres » mais d’explorer « comment faire pour que hommes et femmes trouvent dans la vie moderne des équilibres nécessaires pour concilier en couple vie professionnelle et vie privée » ?

Dans les couples bi-actifs, ces équilibres ne peuvent être pensés qu’à deux. Ils imposent de laisser émerger au grand jour un intérêt commun, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle, celui du couple. Ce nouveau ménage à trois, homme-femme-couple, s’est déjà invité dans le monde du travail, où il questionne fortement la mobilité, archétype jusqu’ici de la modernité : suivre son conjoint dans une autre ville ou un autre pays n’a aujourd’hui plus rien d’évident. Il s’invite aussi au sein des couples pour qui la bi-disponibilité est une manière de penser ensemble un avenir commun et durable.

 

*(1) Chantal Delsol : « Le nouvel âge des pères », éditions du Cerf.
*(2) Christopher Lasch : « Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée » François Bourin Editeur.

 

Antoine de Gabrielli

Fondateur de Companieros
Initiateur du programme Happy Men

 

 

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18 novembre 2015 Actualités